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Les avantages des "ceintures"
1. Les effets sur leur rapport à l'école et leur rapport au savoir
Le dispositif des ceintures transforme profondément le rapport que l'élève a à l'école et au savoir. Ce dispositif aide l'élève à prendre réellement conscience qu'il vient à l'école pour lui-même, pour apprendre, et plus seulement pour « passer dans la classe supérieure ». Lui, et ses parents, savent où il en est, pourquoi il est là, ce qu'il va apprendre, savent le chemin qu'il a parcouru et celui qu'il lui reste à faire.
Au moins quatre éléments du dispositif des ceintures (en plus des facteurs qui influent sur la motivation, que je traite plus loin) conduisent à transformer ce rapport au savoir : l'information des parents, la meilleure visibilité du « chemin à parcourir », la transformation de la relation pédagogique et la coopération entre élèves.
a) Une meilleure information des parents
Le système des ceintures ne révolutionne pas l'information aux parents, bien sûr, mais leur donne une vision synthétique de ce que leur enfant va apprendre pendant l'année, et des jalons qu'ils vont franchir.
Interrogés sur ce sujet[1], 88% des parents de ma classe déclarent parler des étapes de couleurs avec leur enfant (alors que je n'enseignais qu'une journée par semaine).
Même s'ils restent souvent attachés aux notes chiffrées (certains disent « je veux pouvoir comparer avec les matières de la titulaire », comme si des notes étaient comparables d'un enseignant à l'autre, d'une matière à l'autre), ils sont quand même 71% à avoir répondu que les notes sur 20 ne leur manquaient pas.
b) Une meilleure visibilité du « chemin à parcourir »
En début d'année, en recevant leur fiche « Mes progrès », les élèves découvrent le programme de l'année. Les ceintures ont l'avantage de la clarté, pour les élèves comme pour les parents. En diminuant l'implicite autour des attentes du maitre, en rendant très visible le chemin à parcourir et les étapes qui le jalonnent, le dispositif aide les enfants à se positionner comme élèves, comme apprenants. Voir « exemple de fiche « Mes progrès » »
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c) La transformation profonde de la relation pédagogique
En permettant à l'élève de repasser son évaluation, le maitre devient celui qui soutient, celui qui crée les conditions du succès, celui qui conduit jusqu'à la réussite. La coopération maitre-élève, toute tournée vers le succès de l'élève, devient flagrante et constitue certainement un des atouts majeurs de ce dispositif des ceintures.
d) La coopération
Quand Philippe Meirieu décrit la classe de F. Oury, voilà ce qu'il raconte :
« Chaque élève, dans chaque discipline, avait une petite pastille de couleur, il y avait des tests, et quand les élèves se sentaient prêts, ils passaient à la pastille supérieure, à la couleur supérieure. On met en réseau les ressources, on organise, on bricole, mais c'est un bricolage qui met de la vie et qui, en même temps, permet aux gens de trouver leur place». MEIRIEU Philippe au sujet de la classe de F. Oury[2]
De mon côté, je n'ai pas choisi d'afficher les couleurs atteintes par les élèves. J'étais un peu ennuyée à l'idée d'introduire trop de compétition dans la classe, de mettre mal à l'aise les élèves en difficultés.
Toutefois, si j'avais eu la classe à plein temps, j'aurais certainement plus encouragé l'entraide et le tutorat que ce que j'ai pu faire cette année.
2. Les effets sur la motivation, la mobilisation[3] des élèves
Qu'est-ce qui motive les élèves ?
Rolland Viau retient trois grands facteurs de motivation[4] : � la valeur que l'élève accorde à la tâche, ‚ le fait que l'élève se sente capable de la réaliser et ƒ le fait que l'élève sente qu'il a le contrôle du déroulement de l'action.
L'enquête réalisée auprès des élèves est éloquente. Ils sont 86% à répondre OUI à la question "est-ce que tu crois avec ce système tu as plus envie de réussir qu'avec les évaluations habituelles, notées ?".
Alors qu'est-ce qui, dans le dispositif des ceintures, conduit à ce résultat ? Quels facteurs de motivation sont renforcés par le dispositif ?
a) Le facteur « valeur de la tâche »
En quoi le dispositif des ceintures donne-t-il plus de valeur aux tâches scolaires ?
Des objectifs ambitieux
On a vu dans l'enquête-élève que les trois quarts des élèves pensent « ça va, j'ai la moyenne » quand ils reçoivent un 11/20 : Avec les évaluations classiques, les élèves se satisfont d'une leçon à peu près sue.
Alors que pour passer une étape, toutes les compétences de l'étape doivent être acquises (pour qu'une compétence soit acquise, je demande 80% de réussite). Donc pour une étape donnée, il suffit qu'une seule compétence ne soit pas acquise pour que toute l'étape soit à repasser. On est bien loin d'une leçon sue approximativement : il est difficile de passer une étape ! (même si cette difficulté est contrebalancée par le fait qu'on peut essayer plusieurs fois).
Les élèves savent que c'est difficile, et cela donne d'autant plus de valeur au succès.
Le coup de pouce du ruban
La valeur des compétences à acquérir n'est pas directement transmise à l'élève par le dispositif des ceintures, mais elle est rendue visible par les rubans de couleur décernés aux élèves au fur et à mesure de leurs progrès. En cela, le ruban renforce la motivation intrinsèque des élèves, comme une manifestation symbolique de reconnaissance.
« La motivation intrinsèque prend sa source dans les désirs de l'apprenant. (...de réussite, de valorisation sociale, etc). Elle se renforce par des manifestations symboliques de reconnaissance, d'estime, d'honneur » Myers, 98
Le chef d'œuvre de la ceinture noire
La ceinture noire est l'aboutissement du travail de l'année dans un domaine. Elle peut permettre aux élèves qui excellent dans un domaine d'y réaliser une sorte de « chef-d'œuvre », comme évoqué par Philippe Meirieu :
« Je suis favorable à la mise en place systématique de ce que j'appelle "une pédagogie du chef d'œuvre". Dans une "pédagogie du chef d'œuvre", le dépassement de soi et l'exigence du maitre font alliance pour permettre à un sujet de se construire »[5]
b) Le facteur « sentiment de capacité »
Comment le dispositif des ceintures aide-t-il les élèves à se sentir capables de progresser ?
Grâce à une différenciation pédagogique quotidienne et systématique
En rompant avec le schéma égalitariste (puisque désormais, les élèves ne sont plus évalués au même moment sur la même chose) le dispositif des ceintures de couleur impose la systématisation d'une différenciation des apprentissages dans la classe. En ce sens, ses implications sur le quotidien des élèves sont importantes puisque chaque élève prépare une évaluation qui correspond à son propre niveau, telle prise en compte très concrète de ce que Vygotsky appelle la Zone Proximale de Développement. Ainsi, le dispositif « ceintures » concourt-il directement à ce que l'élève se sente capable de réussir puisqu'on lui propose des évaluations à sa portée.
« Car une "pédagogie du succès" ne prend sens que si le plus grand nombre atteint le niveau visé : il ne peut s'agir "d'uniformiser le traitement assuré aux enfants" mais, bien au contraire, de rechercher "l'égalité des résultats d'apprentissage" en fournissant "l'aide et l'encouragement dont chacun a besoin et quand il lui faut ". LANGOUET, Gabriel - Suffit-il d'innover ?, 1985 PUF.
Grâce aux apports métacognitifsOn vient de voir que le dispositif des ceintures permettait de n'évaluer les élèves que sur des compétences à leur portée.
Ce dispositif a un autre atout : puisque c'est l'élève qui s'inscrit, il doit apprendre à répondre à cette question « suis-je prêt ? suis-je capable ?»
Identifier ses erreurs, les retenir, trouver des stratégies pour éviter ces erreurs puis plus tard, les anticiper : autant de processus métacognitifs qui, s'ils sont familiers des quelques élèves habitués à tirer le meilleur parti des évaluations formatives, s'imposent ici à tous les élèves de la classe.
Pour répondre à la question « est-ce que je décide d'être évalué ? », plus ou moins consciemment, l'élève doit apprendre à se demander « qu'est-ce que le maitre va me demander ?», « comment dois-je faire pour réussir ?» et aussi « Pourquoi est-ce que j'ai échoué la dernière fois ? », « Est-ce que je saurai éviter cet écueil cette fois-ci ? ».
Ces compétences métacognitives ne viennent pas naturellement à tous les élèves et elles nécessitent un travail méthodologique spécifique.
En effet, on a vu[6] qu'en début d'année de nombreux élèves s'inscrivaient à toutes les évaluations. Certains se disaient peut-être qu'à force passer les évaluations, les connaissances et capacités finiraient par « rentrer », de manière un peu magique. D'autres n'arrivaient pas à déterminer s'ils étaient prêts ou non, et ce malgré l'aide de la fiche « Suis-je prêt pour » qui reprend toutes les compétences et connaissances attendues, et qui est censée aider les élèves à s'auto-évaluer.
Jules[7], au mois d'Octobre, en recevant une fiche « Suis-je prêt pour » de Sciences sur les volcans m'avait demandé très poliment : «Mais maitresse, vous nous dites « Si tu as répondu Oui à ces 5 questions, tu es prêt pour l'évaluation » alors on sait bien que c'est OUI qu'il faut répondre !». Il ne comprenait pas l'intérêt de la fiche SPP et était tout déstabilisé de recevoir des questions avec leur réponse.
C'est pour aider Jules et ses pairs qu'en classe, à partir de la troisième période, j'ai travaillé avec eux à la rédaction de la fiche « Suis-je prêt pour » au lieu de la leur donner simplement. Nous en avons rédigé plusieurs ensemble. Je leur ai même fait rédiger une évaluation (travail par groupe), et les élèves ont passé les évaluations rédigées par leurs camarades. Enfin, durant la dernière période, je compte leur demander de rédiger individuellement une fiche SPP. Il me semble qu'à l'entrée en 6ème, un élève devrait, idéalement, avoir appris à se poser ces questions avant une évaluation (que dois-je savoir ? savoir faire ? est-ce que je suis prêt ?)
Grâce au dispositif des ceintures lui-même et à ce travail méthodologique spécifique, les élèves ont progressé de manière flagrante tout au long de l'année. Ils se conseillent volontiers les uns les autres : « Je lui ai dit de bien prolonger son trait au-delà du point B, pour bien montrer qu'il trace une droite et pas un segment. Je le sais, parce que j'avais fait l'erreur la première fois » (Stéphane à Raphaël). Aujourd'hui (au mois d'avril), quand je leur demande, à la veille d'une évaluation, s'ils ont des questions à poser, ils sont plusieurs à lever la main. Ils identifient mieux les points d'ombre, savent mieux demander de l'aide aussi.
Ces apports métacognitifs sont vertueux, et il me semble qu'ils pourront porter leurs fruits même au-delà des années vécues sous le « régime des ceintures de couleur ».
Grâce à une pédagogie de la réussite : le succès devient la norme
Pour qu'un élève se sente capable de réussir, il ne faut pas qu'il se soit résigné à l'échec.
Quoi de plus démotivant que l'échec répété ?
Or, pour un élève en difficultés, les modalités ordinaires d'évaluation dans les classes peuvent être terribles. Un élève en difficultés11, en décalage avec le reste de la classe, pourra avoir l'impression que malgré ses efforts il n'arrivera jamais à obtenir de bonnes notes, parce que les autres élèves seront toujours plus avancés que lui. Combien d'élèves faibles ou moyens sont abonnés aux mauvaises notes qui leur collent à la peau ? Combien s'y résignent ?
Avec les ceintures, tout change puisque le succès devient la norme : avec les ceintures, les élèves vont forcément de succès en succès (entrecoupés par des entrainements et des échecs bien sûr).
Avec les ceintures, on ne peut pas accumuler les mauvaises notes, ou même des notes toujours moyennes. On essaye, on réessaye, on progresse d'une fois sur l'autre, et un jour on réussit. On travaille pour réussir. L'évaluation n'est plus une punition, une nouvelle humiliation, elle devient l'occasion de rendre visibles les progrès effectués.
Tous les élèves de ma classe, même les plus faibles, reçoivent de temps en temps des évaluations marquées d'un « Excellent travail, bravo ! ». Bien sûr, ils ont parfois 3 étapes de retard par rapport à la majorité de la classe, mais au moment où ils ont réussi cette évaluation, le progrès qu'ils ont fait a été le même que celui réalisé par leurs camarades deux mois plus tôt. Ce progrès est valorisé de la même manière, qu'il ait été fait en septembre ou en avril. La marche franchie est aussi haute. Ils ont juste mis plus de temps à la franchir.
Il y a un bon tiers d'élèves de la classe qui, jusque-là, n'avaient jamais reçu une appréciation du type « Bravo ! » sur une évaluation.
Grâce aux ceintures, tous les élèves de la classe, même les plus faibles, ont pu se dire : « Même moi, je suis capable. Même à moi, la maitresse a dit "Bravo" ».
c) Le facteur « Contrôle »
Le fait que l'élève sente qu'il a le contrôle du déroulement de l'action est le troisième et dernier facteur de motivation, selon R. Viau. Or, avec le dispositif des ceintures, la décision de l'évaluation bascule du professeur vers l'élève. L'évaluation ne vient plus à l'élève, c'est lui qui va à l'évaluation :
Pour progresser, l'élève doit donc décider de s'inscrire aux évaluations. C'est bien à lui de décider d'avancer.
Pour progresser l'élève doit se mobiliser :
"Le concept de mobilisation implique l'idée de mouvement. Mobiliser, c'est mettre en mouvement; se mobiliser, c'est se mettre en mouvement. C'est pour insister sur cette dynamique interne que nous employons le terme de "mobilisation" de préférence à celui de "motivation". La mobilisation implique que l'on se mobilise (de "l'intérieur") » CHARLOT, Bernard - Du Rapport au savoir
Je retiens tout particulièrement ici l'idée de mouvement. Parce que c'est bien de cela qu'il s'agit avec les ceintures de compétences : en s'inscrivant pour une évaluation, l'élève décide de se mettre en mouvement vers le progrès, vers l'étape suivante.
« Ce qui est formidable chez Oury, c'est que c'est l'élève qui demande à passer à la ceinture supérieure, comme au judo, c'est-à-dire que ce n'est pas le professeur qui le met en échec en lui imposant un exercice difficile, c'est l'élève qui se dit : Je me sens capable parce que je suis prêt à passer au niveau supérieur". » MEIRIEU, Philippe[8]
L'élève désormais, doit être volontaire pour le progrès et faire un pas en avant vers la connaissance. Il vit moins l'évaluation comme un couperet imposé que comme un « sommet » qu'il se donne d'atteindre, un défi qu'il choisit de se lancer.
« La crainte de perdre des points est remplacée par l'espoir de réussir» Rémi Castérès [9].
Bien sûr, ne nous leurrons pas, lorsqu'il fait ce pas en avant, l'élève est un peu « poussé dans le dos » par la pression de la classe, du maitre et de ses parents, mais tout de même, il sait que la décision lui revient et qu'il peut, au moins pour un temps, dire « je ne suis pas encore prêt ».
3. Les effets sur la motivation... de l'enseignant
Je rajoute un dernier point.
J'ai été frappée, lors de mes stages, par le "fatalisme" qui s'abat parfois sur les profs dans les classes de quartiers difficiles où le niveau est souvent faible.
Une bonne part de la classe est très en retard par rapport à la "norme". C'est alors tellement difficile pour un enseignant de ne pas se découarger quand l'écart par rapport au reste de la classe est si grand. Le découragement est d'autant plus grand quand on a du mal à "voir" les progrès de ces élèves là. Quand on persiste à les évaluer sur des compétences qui sont très au-delà de leurs possibilités, les élèves semblent stagner dans les profondeurs des notes les plus basses.
Alors qu'avec les ceintures, tout d'un coup, les progrès sont visibles. Pour l'élève bien sûr, mais pour l'enseignant aussi.
L'enseignant se reprend à "y croire"... l'élève le sent... et si c'était la fin de la spirale de l'échec ?
>> Limites des dispositifs ordinaires d'évaluation
>> L'évaluation formatrice, en actes chez Fernand Oury
>> Détail du fonctionnement avec les ceintures
>> Trois choix pédagogiques
>> limites du dispositif des ceintures
>> Avantages des ceintures
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[2] MEIRIEU, Philippe - Différencier c'est possible et ça peut rapporter gros. in Vers le changement... espoirs et craintes. Actes du premier Forum sur la rénovation de l'enseignement primaire, Genève, Département de l'instruction publique, pp. 11-41.
[3] Terme emprunté à B. Charlot
[4] VIAU, Rolland. La motivation en contexte scolaire, 1997
[5] MEIRIEU, Philippe. "Il faut faire rêver la France sur son École... ou se résigner à ce que les Français en désespèrent" Site du Café Pédagogique, 15 septembre 2006
[7] Tous les prénoms ont été modifiés
[8] MEIRIEU, Philippe. « Différencier c'est possible et ça peut rapporter gros ». in Vers le changement... espoirs et craintes. Actes du premier Forum sur la rénovation de l'enseignement primaire, Genève, Département de l'instruction publique, pp. 11-41
[9] Rémi Castérès sur le site de l'école de Saint-Didier-sous-Riverie, école qui utilise les ceintures de compétences.

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